Dimanche 27 mai 2007 7 27 /05 /Mai /2007 21:38
Aujourd’hui il pleut dans la cour. C’est une eau irrégulière mais sûre qui se propage sur les dalles du siheyuan et les rendent glissantes. Certaines d’entre elles ne sont qu’effleurées par la pluie qui coule du rebord du toit ainsi que des feuilles des kakis . D’autres se laissent imbibées par l’eau qui bientôt les recouvrira sous forme de flaque.

La pluie et sa musique. J’ai derrière moi trois tableaux, Ce sont les tableaux d’un homme qui aime l’eau, parce que l’eau est pour lui la toute douceur et la grande force. Les siennes, celles qu’il recherche et qui l’habitent. Celles-là même qui circulent autonomes et discrètes au cœur de l’art chinois, de l’esprit chinois.

La douceur et la force. Parce qu’une goutte d’eau peut traverser une pierre, parce qu’une pluie fine peut inonder un paysage et sa lumière, parce que l’eau est surface et profondeur en même temps. Les œuvres de Li Xin sont des paysages d’eau et cela est tout autant métaphorique que technique.
L’eau y laisse ses traces.
Car selon le mouvement que prend le pinceau, selon la quantité d’eau qu’il s’autorise, c’est elle qui organise l’espace. Sur les toiles de Li Xin, on voit que l’eau s’est attardée et a pénétré le papier qui devient buvard, ou bien qu’elle n’a fait que passer, laissant quelques goutes inventer des formes et des paysages. Chacun selon sa mémoire, pourra y sentir les lignes des montagnes, la percée de lacs, de ruisseaux ou l’invention de nuages.
Chacun pourra aussi s’arrêter, ne pas chercher à nommer, simplement éprouver la force de cette surface caressée. Car tout doit se vivre le plus naturellement possible, sans forcer.
Comme si Li Xin caressait le papier avant de s’en servir, comme si les lignes  de sa main épousaient celles du papier de riz et travaillaient ensemble à inventer de nouvelles nervures. Caresser le papier non pas seulement pour le sentir mais pour qu’il sente lui aussi la main du peintre, c’est une entente qu’il s’agit de trouver, une entente entre l’homme et la nature, le pinceau et l’eau, la surface et la profondeur.

Lorsqu’il avait 7 ans en 1981, le papier était rare. Alors il se contentait de dessiner dehors, sur la pierre, le sol, les dalles.  Ces supports solides étaient bien sûr irréguliers et son geste se devait de suivre les mouvements des pierres, des pavés. Il dessinait et il sculptait en même temps.
A l’âge de 12 ans il prenait son vélo et  partait dans la campagne de Xian, avec ses copains il allait jusqu’à Xianyang passer du temps dans ce monde qu’il  aime tant.

C’est un jardin où sont présentées des sculptures (pour lui les plus belles du monde), on y voit des singes, des tortues, des moutons, des grenouilles, mais presque pas sculptées, juste suggérées, comme si un geste avait suffi pour accompagner le mouvement du minéral vers l’animal. Un geste discret, parce que l’œuvre véritable pousse comme un bambou et surgit de la nature, de celle de l’artiste et de celle qui l’entoure. Parce qu’il s’agit de suivre les formes primordiales et de regarder la pluie.

Li Xin suit sa route. A l’écart du Pop art, des images recyclées, de l’agitation des foires d’art contemporain. Il s’agit d’entrer dans un monde nourri de plusieurs sources. L’art chinois des lettrés, Xian, Paris, Pékin.
Li Xin sait qu’il cherche et que son chemin est intérieur. Il cherche à faire dialoguer la terre et le ciel, il cherche à lire le sens des signes et des formes en les laissant s’écrire devant lui. C’est pour cela qu’il prend du temps pour s’inspirer.
A Xian où il aime retourner, à Pékin, à Paris, l’artiste écoute, regarde, respire. S’inspirer, non pas se disperser. La route est longue mais étroite, il s’agit de retourner ensuite à l’atelier et de faire confiance à sa mémoire, c’est elle qui accompagne le mouvement de l’eau sur la toile, c’est d’elle que surgit l’apparition d’un bleu, d’un vert, d’un jaune, d’un gris.
Ces paysages d’eau sont des rouleaux qui ne se déroulent pas. Ils demeurent solides et incontournables comme des montagnes.
Les montagnes d’une enfance dont on ne pourrait pas s’éloigner.
On est peut-être pas très loin de la mélancolie.

Christine Cayol
Par Christine Cayol - Publié dans : article
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